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1379 : comment vivaient les soldats venus assiéger le château de La Roche Goyon ?

1 oct.
16 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 oct.




Des grands pavillons des seigneurs aux simples abris de bois et de végétaux : nous avons tenté l’expérience, le temps d’un week-end, aux Médiévales de Tiffauges.


Lorsque l’on imagine un campement militaire au Moyen Âge, une image vient presque immédiatement à l’esprit : de grandes tentes de toile, des pavillons colorés, des bannières flottant au vent et des chevaliers installés sous de confortables abris.


Cette image n’est pas fausse. Les sources médiévales nous montrent effectivement ces grands pavillons. Mais ils appartiennent surtout à la partie la plus prestigieuse d’une armée : princes, grands seigneurs, chevaliers et leur entourage.


Le campement "anglais" durant les médiévales de Tiffauges.
Le campement "anglais" durant les médiévales de Tiffauges.


Mais où dormait le simple soldat ?


La question nous intéresse particulièrement au Château de la Roche Goyon. Car en 1379, des hommes de guerre sont justement venus jusqu’ici, envoyés par l’un des personnages les plus célèbres de la guerre de Cent Ans : Bertrand du Guesclin.


Près de 650 ans plus tard, nous avons voulu nous rapprocher un peu de leur quotidien. Non pas simplement en regardant une enluminure ou en montant une tente moderne dissimulée derrière un campement médiéval, mais en essayant de vivre réellement dans des abris inspirés des sources du XIVᵉ siècle.


C'est ce que l'on appelle de la reconstitution - Histoire vivante.


Et pour la deuxième année consécutive, nous avons rejoint notre ami Kentigwern Jaouen avec sa compagnie Totius Britanniae, aux Médiévales du château de Tiffauges, pour passer tout un week-end au plus près des conditions de vie d'un simple soldat en campagne.


Retour en août 1379, devant le château de La Roche Goyon


Pour comprendre pourquoi cette expérience nous intéresse tant, il faut revenir à une période particulièrement mouvementée de l'histoire bretonne.


En 1378, le roi de France Charles V décide la confiscation du duché de Bretagne à Jean IV. Mais cette décision provoque une réaction d'une partie importante de la noblesse bretonne. En 1379, Jean IV revient en Bretagne et reprend progressivement sa place dans le duché.


Bertrand du Guesclin, alors connétable de France, intervient dans ce contexte particulièrement complexe.

Et La Roche-Goyon est directement concernée.


Une lettre de Du Guesclin, écrite à Dol le 23 août 1379, constitue un précieux témoignage sur les opérations menées à ce moment-là. Les travaux historiques consacrés aux événements bretons de 1379 confirment sa présence à Dol à cette date.


Le seigneur du château de la Roche Goyon est du côté de Jean IV.


Du Guesclin envoya des hommes contre la forteresse de La Roche Goyon. La place fut finalement prise après une résistance qui semble avoir été suffisamment sérieuse pour être mentionnée dans le récit de l'opération.


Évocation du siège du Château de la Roche Goyon en 1379.
Évocation du siège du Château de la Roche Goyon en 1379.

Cette reconstitution artistique imagine le campement des troupes de Bertrand du Guesclin établi aux abords de la forteresse lors du siège de 1379. Les abris de bois et de paille, les hommes d’armes et le matériel de campagne évoquent les conditions de vie d’une armée en campagne à la fin du XIVᵉ siècle.



Mais les textes nous racontent essentiellement la guerre.

Ils nous disent beaucoup moins comment les hommes la vivaient.

Car une armée ne disparaît pas lorsque les combats cessent.

Il faut dormir.

Manger.

Faire sécher ses vêtements.

Entretenir son équipement.

Protéger ses affaires.

Faire du feu.

Attendre.

Et parfois attendre encore…

C'est précisément là que commence notre question.




Où les hommes envoyés contre La Roche Goyon ont-ils dormi en 1379 ?

Nous ne le savons pas.

Aucun document connu ne décrit le campement installé devant notre château et il serait donc imprudent d'affirmer qu'il ressemblait exactement à celui que nous avons expérimenté.

Mais d'autres sources du XIVᵉ siècle nous donnent des indices particulièrement intéressants.


Une armée médiévale ne se résumait pas à une forêt de tentes

Les représentations médiévales peuvent facilement nous tromper.

Les artistes mettent naturellement en avant ce qui est prestigieux : le seigneur, son cheval, ses armes, ses couleurs et son pavillon.

Le simple fantassin est beaucoup moins spectaculaire.

Son couchage encore moins.

Pourtant, lorsque l'on commence à observer les détails de certaines œuvres, apparaissent des constructions beaucoup plus modestes.

Petites cabanes.

Toitures végétales.

Structures de bois.

Abris appuyés sur la végétation existante.

Installations collectives.

Autant d'éléments qui ouvrent une autre piste que celle de la tente de toile individuelle.

Et cela paraît également logique matériellement : la toile représente une quantité importante de matière à produire, acheter, transporter puis entretenir. Imaginer chaque soldat d'une armée médiévale voyageant avec sa petite tente individuelle relève probablement davantage de notre imaginaire contemporain du camping que de la réalité générale d'une armée de la fin du XIVᵉ siècle.




Une source extraordinaire : le camp militaire de Sienne

Parmi les images qui ont nourri l'expérimentation de Kentigwern figure une œuvre spectaculaire conservée au Palazzo Pubblico de Sienne.



La célèbre fresque attribuée à Simone Martini et réalisée vers 1330 représente Guidoriccio da Fogliano lors du siège de Montemassi, opération militaire menée en 1328. Le musée civique de Sienne confirme la datation et le contexte militaire de l'œuvre. museocivico.comune.siena.it


Regardez le camp.



On distingue bien les grandes installations militaires, les bannières et les tentes, mais également différents baraquements. La représentation est d'autant plus intéressante qu'elle montre que le paysage d'un siège médiéval pouvait être beaucoup plus complexe qu'une simple succession de pavillons de toile. Wikiuatu


C'est exactement ce genre de détail que recherche le reconstituteur.


Non pas : « Voici exactement comment dormait un soldat breton en 1379. »

Mais plutôt :

« Plusieurs sources montrent ce type de solution. Est-il possible de la reproduire avec les matériaux et les techniques disponibles à l'époque ? Et surtout : est-ce que cela fonctionne ? »


Le campement durant les médiévales 2025 à Tiffauges
Le campement durant les médiévales 2025 à Tiffauges

De l'image à l'expérience

C'est ici qu'intervient la reconstitution - Histoire vivante.

Une représentation médiévale peut montrer une cabane.

Mais elle ne nous dit pas nécessairement comment elle était assemblée.

Combien d'hommes étaient nécessaires pour la construire.

Combien de temps elle demandait.

Si elle résistait au vent.

Si elle isolait correctement du froid.

Si elle restait sèche sous la pluie.

Ou simplement… si l'on pouvait correctement dormir dedans !

L'expérimentation permet de confronter une hypothèse à la réalité.

C'est précisément la démarche menée par notre ami Kentigwern, que nous avons rejoint pour la deuxième année consécutive aux Médiévales de Tiffauges.


Première expérimentation : dormir sous les planches

L'année dernière, une première solution avait été expérimentée : des abris constitués principalement de planches de bois.


Le campement avec les tentes entièrement de planches de bois durant les médiévales de Tiffauges 2025
Le campement avec les tentes entièrement de planches de bois durant les médiévales de Tiffauges 2025

Le principe était extrêmement simple.

Une petite structure, une toiture inclinée, un volume juste suffisant pour s'abriter et dormir.

Rien à voir avec le pavillon confortable d'un grand personnage.

Et pourtant…

Cela fonctionne.



La construction expérimentée demandait une préparation préalable du bois et des assemblages, mais son montage sur le camp pouvait être relativement rapide.

Une fois installée, la structure offrait plusieurs avantages : obscurité appréciable pour dormir, protection, solidité et véritable séparation avec l'extérieur.

Et l'idée d'utiliser des éléments de bois préparés n'est absolument pas étrangère aux armées de la fin du XIVᵉ siècle.




On retrouve exactement ce type de tentes faite de bois avec une porte dans cette enluminure extraite du roman d'alexandre mi-XIVE - Photo: © Bodleian Libraries, University of Oxford



Une incroyable « ville en kit » au XIVᵉ siècle


Quelques années seulement après les événements de La Roche-Goyon, un autre Breton imagine un projet militaire extraordinaire.


Olivier de Clisson, seigneur notamment de Clisson et connétable de France, participe aux préparatifs d'une immense expédition française contre l'Angleterre en 1386.


Portrait de Olivier de Clisson
Portrait de Olivier de Clisson

Jean Froissart raconte alors quelque chose de fascinant.


Clisson faisait préparer en Bretagne une véritable enceinte de ville en bois, destinée à être transportée avec l'armée puis installée une fois celle-ci débarquée en Angleterre.


Froissart explique que cette construction devait permettre aux seigneurs de se loger et de se retirer la nuit afin de dormir davantage en sécurité.


Plus étonnant encore : la structure était conçue pour être démontée puis remontée ailleurs. Le chroniqueur explique qu'elle pouvait être défaite « par charnières » puis réassemblée « membre à membre ». Des charpentiers étaient spécialement employés et rémunérés pour fabriquer, transporter et maîtriser le montage de cet ensemble. Wikisource


Nous sommes en 1386.


Seulement sept ans après le siège de La Roche-Goyon.


Cela ne prouve évidemment pas que les soldats présents chez nous disposaient de cabanes préfabriquées.

Mais cela démontre quelque chose de très intéressant : la préfabrication et le transport de constructions militaires en bois faisaient bien partie des solutions envisagées par les armées de cette période.




Cette année : tenter une autre solution

Pour cette nouvelle expérimentation à Tiffauges, Kentigwern a souhaité pousser la réflexion différemment.

L’objectif n’était plus de réaliser un abri presque entièrement constitué de planches.


Pourquoi transporter autant de bois si une partie des matériaux nécessaires peut être trouvée ou produite sur le lieu même du campement ?


Il a donc testé une solution intermédiaire :

une base solide en planches et une partie supérieure réalisée principalement à partir de bois et de végétaux.

Et le résultat s’est révélé particulièrement intéressant.


Vue sur la tente faite de planches en bois et de végétaux (foin et branches plessées)
Vue sur la tente faite de planches en bois et de végétaux (foin et branches plessées)


Une base en planches, puis une toiture végétale

La partie basse de notre abri a ainsi été réalisée en planches de bois.


Cette base permettait d’obtenir une structure solide et de bien délimiter l’espace de couchage. Elle protégeait également les occupants dans la partie la plus proche du sol, là où l’humidité et les courants d’air deviennent rapidement désagréables pendant la nuit.


Mais au-dessus de cette base, changement complet de technique.


Plutôt que de poursuivre la construction avec des planches, une ossature plus légère a été réalisée avec des éléments de bois.


Entre ces bois, nous avons ensuite tressé et accumulé de la paille et du foin.


La structure depuis l'intérieur de la tente du campement de Totius Britanniae
La structure depuis l'intérieur de la tente du campement de Totius Britanniae

Petit à petit, le végétal est venu remplir les espaces et constituer une véritable enveloppe autour de l’abri.

Et c’est précisément à ce moment que la reconstitution - Histoire vivante prend tout son sens.


Sur le papier, le procédé semble presque trop rudimentaire : du bois, des branches, de la paille, du foin et du tressage.


Dans la réalité, le résultat s’est révélé extrêmement efficace.


Kentigwern Jaouen sur mon lit à l'intérieur du campement de Totius Britanniae
Kentigwern Jaouen sur mon lit à l'intérieur du campement de Totius Britanniae

Le végétal devient un véritable matériau de construction

Une fois suffisamment dense, le remplissage de paille et de foin formait une véritable paroi.

Le tressage maintenait la matière entre les éléments de l’ossature, tandis que l’épaisseur du végétal permettait de couper efficacement le vent et de créer une séparation étonnante entre l’intérieur et l’extérieur.


La structure depuis le lit du soldat
La structure depuis le lit du soldat

Et surtout, une fois installés à l’intérieur, nous avons pu réellement constater son efficacité.


L’abri conservait remarquablement bien la chaleur produite par ses occupants et durant la journée, l'abri garde une certaine fraîche façon aux rayons du soleil contrairement aux tentes faite de tissus.


campement des "anglais" à l'intérieur du château de Tiffauges avec des tentes de tissus
campement des "anglais" à l'intérieur du château de Tiffauges avec des tentes de tissus

C’est une chose que l’on comprend difficilement en regardant simplement une image médiévale.

Une cabane recouverte de végétaux peut paraître extrêmement rudimentaire.

Mais lorsqu’on la construit puis que l’on passe la nuit à l’intérieur, la logique apparaît immédiatement.

La paille et le foin ne sont pas là uniquement pour donner un aspect rustique à l’abri.


Ils deviennent véritablement son enveloppe isolante.


Même notre plaquette de beurre, soigneusement installée sous notre abri fait de planches de bois et de foin — nous sommes Bretons jusqu’au bout !  a parfaitement résisté aux fortes chaleurs du week-end sans fondre !

Une petite expérience toute simple, mais plutôt parlante : grâce à l’épaisseur du bois et du foin, l’intérieur de l’abri est resté suffisamment frais pour protéger notre précieux beurre breton.


Le résultat aurait certainement été bien différent sous une simple tente de tissu, exposée toute la journée au soleil !


Comme quoi, parfois, l’archéologie expérimentale peut aussi se mesurer… en plaquettes de beurre !


Utiliser chaque matériau là où il est utile

Cette construction hybride avait finalement beaucoup de sens.


Les planches étaient utilisées là où leurs qualités étaient particulièrement intéressantes : solidité, rigidité et protection de la partie basse.


Pour la partie supérieure, où transporter une grande quantité de bois aurait considérablement augmenté le matériel nécessaire au campement, les végétaux pouvaient prendre le relais.


Les pièces de bois formaient le squelette.


le campement des tentes de bois et de foin, paille de la compagnie Totius Britanniae
le campement des tentes de bois et de foin, paille de la compagnie Totius Britanniae

La paille et le foin constituaient la peau de l’abri.


Le principe était simple, mais remarquablement fonctionnel.


Cela permet également de comprendre l’intérêt potentiel, pour des hommes en campagne, de ne transporter que certains éléments indispensables et de compléter leur installation avec les ressources disponibles sur leur lieu de campement.


Naturellement, dans le cadre de notre expérimentation contemporaine, les matériaux sont obtenus et employés dans un cadre autorisé et respectueux du site.

Une armée du XIVᵉ siècle n’avait évidemment pas les mêmes préoccupations : son passage pouvait exercer une pression considérable sur les ressources locales.


Ambrogio Lorenzetti - Les Effets du bon gouvernement à la campagne - ©wikipédia
Ambrogio Lorenzetti - Les Effets du bon gouvernement à la campagne - ©wikipédia

Ambrogio Lorenzetti - Les Effets du bon gouvernement à la campagne - ©wikipédia
Ambrogio Lorenzetti - Les Effets du bon gouvernement à la campagne - ©wikipédia

Image photoréaliste d'après la célèbre fresque Les Effets du bon gouvernement à la campagne, réalisée par le peintre italien Ambrogio Lorenzetti entre 1338 et 1339
Image photoréaliste d'après la célèbre fresque Les Effets du bon gouvernement à la campagne, réalisée par le peintre italien Ambrogio Lorenzetti entre 1338 et 1339

L'arbre lui-même devient une partie de l'abri

L'une des expériences les plus intéressantes consistait justement à ne plus penser la cabane comme un petit bâtiment indépendant.

Pourquoi construire quatre murs lorsque la nature peut déjà fournir une partie de la structure ?


Un arbre peut devenir un point d'appui.


Deux arbres peuvent déterminer l'emplacement d'un abri.


La création de cabane faite de bois plessés, de paille, et de foin pour les soldats entre deux arbres sur le campement de Totius Britanniae en 2025
La création de cabane faite de bois plessés, de paille, et de foin pour les soldats entre deux arbres sur le campement de Totius Britanniae en 2025
structure de la cabane de bois et de foin tressé entre deux arbres sur le campement de Totius Britanniae avec Myrzinn Jaouen (2025)
structure de la cabane de bois et de foin tressé entre deux arbres sur le campement de Totius Britanniae avec Myrzinn Jaouen (2025)

Une pente peut protéger du vent.

Une haie peut compléter une paroi.

Le relief peut faciliter l'écoulement de l'eau.

C'est probablement l'une des choses que l'expérience fait le mieux comprendre : un soldat en campagne doit observer son terrain avant même de construire.

L'endroit où l'on dort n'est donc pas nécessairement choisi au hasard.


Et à plusieurs, c'est encore mieux

Autre idée importante : oublier notre conception moderne de l'espace individuel.

Nous aimons aujourd'hui disposer de notre propre tente, de notre matelas et de notre espace personnel.

Dans une armée médiévale, la logique peut être très différente.

Un abri collectif présente plusieurs avantages.

Il faut moins de matériaux par homme.

Sa construction mobilise plusieurs soldats mais profite ensuite à tout le groupe.

Et surtout, plusieurs corps réunis dans un petit volume produisent de la chaleur.

Le confort ne signifie alors pas disposer de beaucoup d'espace.

Il signifie avant tout :

être au sec, relativement protégé du vent et ne pas avoir trop froid.

Le luxe vient après.


Et si l’ennemi cherche à détruire l’abri ?


Destruction de la grande tente des soldats faite de planche de bois et de foin à la fin du week end sur le campement Totius brittaniae
Destruction de la grande tente des soldats faite de planche de bois et de foin à la fin du week end sur le campement Totius brittaniae

L’expérimentation ne s’est pas arrêtée au montage, au couchage et à l’isolation.

Une autre question s’est posée : quelle résistance pouvait offrir ce type d’abri ?

Car dans un campement militaire, une construction n’est pas seulement confrontée au vent, à la pluie ou au passage du temps. Elle peut également être endommagée volontairement, notamment lors de l’attaque ou de l’abandon d’un camp.


Nous avons donc pu expérimenté la destruction de plusieurs types d’abris : construction en planches de bois, structure mêlant bois et foin, mais aussi parois constituées de plessis de branches garnis de foin.

Et le résultat nous a surpris.


Détruire ces constructions n’est pas aussi facile qu’on pourrait l’imaginer.

Une tente de toile présente une enveloppe relativement vulnérable : une fois la toile déchirée, coupée ou détachée de ses points de fixation, une grande partie de sa protection disparaît rapidement.

Avec une construction mêlant bois, branches tressées et végétaux, le comportement est très différent.

Le plessis forme notamment une sorte de réseau. Les branches s’entrecroisent, se retiennent les unes les autres et maintiennent également une partie du remplissage végétal. Endommager un élément ne suffit donc pas nécessairement à faire disparaître toute la paroi.

Il faut arracher, casser, dégager le végétal, rompre les branches ou s’attaquer à la structure porteuse.


Et cela demande du temps et de l’énergie.


Même lorsqu’une partie du foin est arrachée, l’ossature demeure. Même lorsqu’une branche casse, les autres continuent à maintenir une partie de l’ensemble.


La construction en planches présentait naturellement elle aussi une résistance importante : contrairement à une simple enveloppe textile, il faut véritablement s’attaquer aux éléments constituant l’abri pour parvenir à l’ouvrir ou à le mettre à terre.


Notre essai ne permet évidemment pas d’établir une règle générale ni d’affirmer que cette résistance constituait la raison historique du choix de tels abris. Les conditions d’une véritable attaque médiévale seraient impossibles à reproduire complètement et les sources ne nous disent pas que les hommes de 1379 choisissaient ces constructions précisément pour cette raison.


Mais l’expérience met en évidence un avantage pratique supplémentaire auquel nous n’avions pas forcément pensé au premier abord.


Ces petits abris qui paraissent extrêmement précaires sur certaines représentations médiévales peuvent, une fois construits, se révéler étonnamment robustes.


Et cela change encore notre regard sur eux.

Une cabane de bois et de végétaux n’est plus simplement une solution de fortune destinée à empêcher un soldat d’avoir froid pendant la nuit. Elle constitue un petit volume compact, solidement lié, capable de supporter des contraintes importantes et qui ne disparaît pas nécessairement au premier choc.


C’est encore une fois tout l’intérêt de la reconstitution - Histoire vivante : construire permet de comprendre la logique d’un abri ; dormir dedans permet d’en mesurer le confort ; essayer de le démonter ou de le détruire permet d’en découvrir la résistance.


Et sur ce dernier point également, nos abris de Tiffauges nous auront réservé quelques surprises.


Autre type de tente avec de la végétation verte dans cette enluminure extraite de Exemple d'abri en planche dans le roman d'alexandre mi-XIVE  - Photo: © Bodleian Libraries, University of Oxford
Autre type de tente avec de la végétation verte dans cette enluminure extraite de Exemple d'abri en planche dans le roman d'alexandre mi-XIVE - Photo: © Bodleian Libraries, University of Oxford
Zoom sur ce type de tente avec de la végétation verte dans cette enluminure extraite de Exemple d'abri en planche dans le roman d'alexandre mi-XIVE  - Photo: © Bodleian Libraries, University of Oxford
Zoom sur ce type de tente avec de la végétation verte dans cette enluminure extraite de Exemple d'abri en planche dans le roman d'alexandre mi-XIVE - Photo: © Bodleian Libraries, University of Oxford


Dormir comme un soldat… pour de vrai

C'est précisément ce que nous voulions éprouver.

Comme l'année dernière, nous avons donc rejoint Kentigwern sur son campement des Médiévales de Tiffauges.

Pas uniquement quelques heures pour prendre des photographies.


La fresque de Simone Martini représentant la prise de la Rocca de Montemassi par Guidoriccio da Fogliano (1328)
La fresque de Simone Martini représentant la prise de la Rocca de Montemassi par Guidoriccio da Fogliano (1328)


Tout le week-end.

Lorsque les visiteurs quittent le camp, l'expérience continue.

Il faut organiser le couchage, ranger le matériel, préparer le repas, vivre avec la lumière disponible, supporter l'humidité de la nuit et retrouver au matin les contraintes d'un campement.

Bien entendu, nous ne prétendons pas « vivre exactement comme en 1379 ».

Ce serait impossible.

Nous connaissons la durée de l'expérience. Nous savons qu'une voiture, une maison chaude ou des secours modernes existent à proximité. Nous sommes correctement nourris et nous ne risquons évidemment ni attaque ennemie ni véritable siège ! Enfin presque ! (Kentigwern se fera capturer par le camp anglais durant la nuit de Samedi)

Mais retirer une partie du confort contemporain suffit déjà à comprendre certaines choses que les textes ne transmettent pas.

La manière dont on organise ses affaires.

L'importance d'un endroit sec.

La place que prend l'équipement.

Le besoin de chaleur.

La promiscuité.

La différence de température entre l'intérieur et l'extérieur.

Et cette question extrêmement simple qui devient rapidement essentielle :

« Où vais-je dormir cette nuit ? »


Depuis le lit du soldat dans la tente de planche de bois sur le campement de Totius Brittaniae à la nuit tombée
Depuis le lit du soldat dans la tente de planche de bois sur le campement de Totius Brittaniae à la nuit tombée

Une autre vision du campement médiéval

L'expérience permet surtout de casser une image particulièrement tenace.

Un camp militaire médiéval n'était vraisemblablement pas un camping moderne dans lequel chaque combattant plantait une petite tente identique.

Il pouvait réunir des réalités très différentes.

Les grands pavillons des personnages importants côtoyaient probablement des solutions beaucoup plus modestes : hébergements existants lorsqu'ils étaient disponibles, bâtiments réquisitionnés, installations collectives, abris temporaires ou constructions utilisant les ressources du terrain.

Les solutions variaient nécessairement selon la saison, la durée de l'opération, le territoire, l'importance de l'armée et les ressources dont elle disposait.


Il n'existe donc pas un unique « campement médiéval ».


Et devant La Roche-Goyon en 1379 ?

Revenons finalement chez nous.

Imaginez la pointe de La Roche Goyon, il y a près de 650 ans.

Pas de parking.

Pas de route moderne.

Pas les arbres exactement tels que nous les connaissons aujourd'hui.

Et devant la forteresse des Goyon, des hommes envoyés pour s'en emparer.


Que transportaient-ils ?

Combien étaient-ils ?

Combien de temps sont-ils restés ?

Où ont-ils installé leur camp ?

Ont-ils dormi dans des bâtiments voisins ? Sous des abris de fortune ? Dans des installations collectives ? Ont-ils utilisé du bois et des végétaux disponibles aux alentours ?


Nous n'avons pas les réponses.

Et c'est important de le dire.


La reconstitution - Histoire vivante ne doit pas transformer une hypothèse séduisante en vérité historique.


En revanche, les sources du XIVᵉ siècle nous montrent que les armées savaient construire, adapter leur environnement et mettre en œuvre des installations temporaires parfois extrêmement élaborées. Quelques années après La Roche-Goyon, le gigantesque projet démontable d'Olivier de Clisson en constitue un exemple spectaculaire. Wikisource


Ces expérimentations de Tiffauges permettent alors de poser autrement la question.

Non plus :

« À quoi ressemblait exactement le camp de La Roche-Goyon ? »

Mais :

« Avec les matériaux, les techniques et les contraintes d'un homme de la fin du XIVᵉ siècle, quelles solutions fonctionnent réellement ? »


L'Histoire se comprend aussi avec les mains

C'est peut-être ce que nous retiendrons le plus de ces deux expériences.

Lire une source nous apprend énormément.


Observer une enluminure également.


enluminure de plusieurs tentes dont une tente faite de végétation verte extrait de Romance d'Alexandre de Jehan de Grise, XIVe siècle, Bibliothèque Bodleian.
enluminure de plusieurs tentes dont une tente faite de végétation verte extrait de Romance d'Alexandre de Jehan de Grise, XIVe siècle, Bibliothèque Bodleian.



Pictures of Tents and Pavilions from King Rene's book -  source XIVe, cabane en chaume
Pictures of Tents and Pavilions from King Rene's book - source XIVe, cabane en chaume

Mais couper une perche, tresser une paroi, manipuler le bois, couvrir un abri de végétaux puis passer la nuit à l'intérieur apporte une compréhension différente.

On découvre pourquoi certaines solutions apparemment rudimentaires sont finalement très ingénieuses.

On comprend pourquoi économiser quelques kilos de matériel transporté peut être important.

Pourquoi construire ensemble est plus efficace.

Pourquoi l'environnement détermine le campement.

Pourquoi quelques centimètres de matière végétale peuvent changer une nuit.

Et surtout, derrière les chevaliers, les batailles et les grands noms que l'Histoire a retenus, on retrouve les milliers d'hommes ordinaires qui faisaient fonctionner une armée.

En 1379, lorsque les hommes de Du Guesclin arrivent devant La Roche-Goyon, il ne s'agit pas seulement d'une date dans l'histoire de notre forteresse.

Ce sont des hommes qui ont marché jusqu'ici.

Qui ont eu faim.

Qui ont eu froid.

Qui ont attendu.

Qui ont entretenu leurs armes.

Et qui, lorsque la nuit est tombée sur La Roche-Goyon, ont bien dû trouver un endroit où dormir.

Près de 650 ans plus tard, avec la compagnie Totius Britanniae, Kentigwern et grâce aux expérimentations réalisées aux Médiévales de Tiffauges, nous avons essayé de nous rapprocher un peu de cette réalité oubliée.


Tristrant, Eilhart von Oberg, 1465
Tristrant, Eilhart von Oberg, 1465

Et finalement, pour comprendre un château, il faut parfois quitter ses murailles et aller dormir avec ceux qui l'assiégeaient.




Pour aller plus loin dans les recherches


Une grande partie des recherches, sources et expérimentations présentées dans cet article repose sur le travail passionnant mené par Kentigwern Jaouen et la compagnie Totius Britanniae.


Page facebook de Totius Britanniae
Page facebook de Totius Britanniae

Recherches dans les textes et l’iconographie médiévale, étude des campements militaires, restitution des abris, travail du bois et du plessis, utilisation des végétaux, montage, couchage, tests de résistance… autant d’expérimentations qui permettent de confronter les sources à la pratique et de mieux comprendre la vie quotidienne des hommes de la fin du XIVᵉ siècle.


Nous avons eu la chance de pouvoir rejoindre Kentigwern sur son campement et de participer directement à certaines de ces expériences comme la création des abris des soldats.


Pour découvrir l’ensemble de ses recherches, suivre ses expérimentations et retrouver les sources qui nourrissent ce travail, nous vous invitons vivement à suivre la compagnie Totius Britanniae sur sa page Facebook.


Un grand merci à Kentigwern Jaouen pour ses recherches, son travail de restitution, ses expérimentations et surtout pour le partage de toutes ces connaissances qui nous permettent aujourd’hui de porter un autre regard sur la vie du simple soldat médiéval.




Sources :


Article du siège de 1379 au château de la Roche Goyon :













 
 
 

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